Bouchra Khalili est franco-marocaine, elle filme l’exil, les victimes de guerres ou des mouvements de colonisation et décolonisation. Elle les rencontre dans les lieux de passage où ils séjournent pour quelques jours, quelques mois ou plusieurs années avant de repartir. Anonymes, pour la plupart sans carnets de route ni de points de chute, les endroits qu’ils habitent de façon provisoire sont les théâtres de leurs récits éphémères : récits de vies construites sur une impossible intégration, portées par le rêve de jours plus tranquilles, ailleurs, toujours plus loin. Mapping Journey #1 (2008) est le premier volet d’une série de récits de traversées clandestines. Un jeune homme, dessine sur une carte le chemin de sa traversée, du continent Africain vers l’Europe – en transit à Marseille, il convient que s’il ne réussit pas à entrer dans la Légion étrangère, il ira en Suède et « puis c’est tout ». Quand les déplacements sont trop petits pour être perçus sur l’échelle de la carte, c’est la main qui les dessine dans l’air par des mouvements brusques et rapides. La parole qui les incarne, substitut du corps entier invisible, est, dans son mélange du français et de l’arabe, symptomatique de l’histoire tant individuelle que collective dont il est signataire. Le corps, omniprésent dans son récit, reste jusqu’à la fin absent de l’image, suggéré seulement par le biais des flèches destinées à croiser des tas d’autres lignes de passages invisibles, traçant ensemble, et de façon imperceptible, les nouvelles cartographies de la clandestinité.
Francis Alÿs abandonne sa Belgique natale et une formation d’architecte pour migrer au Mexique où il vit depuis les années quatre-vingt. Essentiellement connu pour ses œuvres de flânerie urbaine, il pratique aussi bien la peinture, que le dessin, la vidéo, la photographie ou l’installation. La figure du marcheur tient un rôle central dans son travail : collectionneur, promeneur, il reconstitue la mémoire du tissu urbain. Force motrice capable de créer de nouvelles histoires, il est un agent producteur de récits. Les déambulations d’Alÿs, au-delà de l’allégorie, sont le propre d’une mécanique de médiation du sens en quête de lui-même.
Loin du décor habituel des villes, When Faith Moves Mountains (Pérou, 2002) implique une perturbation de l’ordre spatial. Le projet, réalisé en collaboration avec Cuauhtémoc Medina, Rafael Ortega et cinq cents volontaires, pour la plupart étudiants à l’Université de Lima, est la fable contemporaine d’une situation géo-économique et sociale qui dépasse sa dimension locale. Cinq cents volontaires, munis des pèles, sont appelés à former une longue ligne droite dans le but de déplacer de dix centimètres une dune de sable longue de cinq cents mètres. Aussi absurde dans sa conception que ludique dans sa réalisation, le projet est méticuleusement documenté en vidéo, en photographie et en texte. L’effort du labeur physique est manifestement considérable. Ventanilla, au nord de Lima, est un gigantesque bidonville abritant les quartiers les plus pauvres de la capitale. À l’origine, il n’y avait qu’un désert. Le gouvernement offrait des terrains pour freiner l’exode rural. Dans les années quarante, une première vague de population s’y est installée, attirée par l’implantation des usines. D’autres exodes suivirent la première. L’œuvre d’Alÿs poursuit la logique migratoire faite de crises et de déambulations (nombreux sont les habitants qui exercent par ailleurs le métier de vendeur ambulant). Touché par la réalité du lieu, Alÿs détourne légèrement son habituelle stratégie artistique jusqu’alors moins explicitement en prise avec le regard et le discours politique. Bien que toujours directement informé par l’histoire et le contexte social des villes où il intervient, Alÿs conçoit When Faith Moves Mountains comme articulation d’un discours à la fois politisé et marqué par la démarche fabulatrice qui caractérise l’ensemble de son œuvre. L’artiste se déplace à la périphérie urbaine, il investit les marges de la ville et ce faisant, problématise la notion de frontière. Tenter de déplacer de quelques centimètres la frontière entre intérieur de la ville et extérieur du désert, entre le dedans de la polis et le dehors de la physis est certainement une action absurde et pratiquement impossible. Or, l’absence de finalité palpable d’un projet, aussi bien que la vacuité significative de sa démesure, qui prétend produire par ailleurs un « déplacement géologique», est un geste militant. La perturbation d’une ligne de frontière déjà fragile et variable, excède le cadre d’une seule ville et s’étend à l’échelle géopolitique globale. Elle produit, plus qu’une fable populaire, la fable du monde tel qu’on le vit.
Texte de Marie Canet et Evgenia Giannouri.







Du blanc de l’écran surgit une étendue verte ; d’abord un vert délavé, effacé, liquéfié; ensuite le vert profond, sûr et éclatant des feuilles de printemps. Le vent caresse la surface verte. Ici et là, elle est ponctuée par des taches noires, enclaves ou dénivellement de terre. De légères ondulations animent l’aplat des feuilles. Un fondu-enchaîné fait progressivement disparaître le premier monochrome vert au profit d’un deuxième qui lui succède, même et pourtant autre. Dans cette deuxième version du monochrome vert, les feuilles sculptent le relief dans la diagonale d’une ligne de fuite. Le vent souffle plus fort. Quelque part à proximité de l’endroit représenté, il pleut ; ou il pleuvra ; ou il a plu. Une situation en attente d’un orage ou d’un retour au calme. Si seulement un être humain ou un animal pouvait apparaître, traverser l’écran, donnant à ce lieu étrange une dimension physique, une quelconque identité géographique ! Cut. Retour à l’image délavée du début. Deuxième cut. Retour à l’étendue verte. Un éclaircissement lent illumine l’écran. Il sera doublé par un deuxième fondu-enchaîné au bout duquel réapparaîtra la première version du monochrome vert. Nouveau cut, nouveau délavement des couleurs : retour à l’image du relief en diagonale. Le vent est maintenant violent. Autre cut et puis fondu au noir. Silence. Quand l’image réapparaîtra, ça sera pour opérer un tour de magie : le vert se diluera en rouge puis jaune, comme si du printemps on pouvait passer aux couleurs de l’automne sous l’effet d’une brusque accélération temporelle. Au bout du jaunissement, aux limites de la blancheur, reviendra le vert. Par contraste, celui-ci nous semble maintenant encore plus profond, tel le vert de l’après-l’orage, clair et généreux, sans trouble ni nuance. Troisième fondu-enchaîné et passage définitif à la première image verte. Fin.